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Accueil du site > Univers > Bibliothèque > Textes historiques > Louis XIV, mémoires > Année 1668

Les médiateurs voyant finir, au commencement de cette année, les trois mois que je leur avait accordés pour faire déterminer la reine d’Espagne à l’une des deux propositions de paix auxquelles je m’étais fixé, me demandèrent encore les trois mois suivants ; et malgré toute ma répugnance, je ne pus m’empêcher de les donner, principalement aux instances du Pape.

L’on me pressait fort d’accorder une suspension d’armes pour le même temps : mais dans la résistance que j’y faisais, je fus heureusement secondé par la fausse bravoure de Castel Rodrigo, qui, recevant avec froideur cette proposition, me donna prétexte de la refuser. Ainsi, continuant à faire observer de tous côtés ce qui se pouvait exécuter avec diligence, je faisais mon compte que ce que je prendrais servirait toujours, ou à rendre ma condition meilleure si la guerre durait, ou à faire éclater davantage ma bonne foi si je le rendais par la paix.

L’on me proposait quelques entreprises sur Ypres, sur Namur et sur quelques autres places. Mais je ne trouvai rien de si faisable, ni de si avantageux que ce que j’avais moi-même pensé touchant le comté de Bourgogne, principalement depuis que le prince de Condé, l’ayant observé de plus près, m’eût rendu compte de l’état où elle était. Car je considérais que c’était une province grande, fertile et importante, qui, par sa situation, par sa langue, et par des droits aussi justes qu’anciens, devait faire partie de ce royaume, et par qui, m’ouvrant un nouveau passage en l’Allemagne, je le fermais en même temps à mes ennemis.

Je voyais, de plus, que moi l’attaquant en cette saison, elle pouvait malaisément être secourue : que le gouvernement général des Pays-Bas avait peu de forces, et était fort éloigné ; que le marquis d’Yenne, qui en avait le gouvernement particulier, était homme de médiocre intelligence et de plus médiocre crédit ; que toutes les forces du pays consistaient en certaines milices, dont il ne fallait pas craindre grand effet, et que toute l’autorité se trouvait alors entre les mains du seul parlement, qui, comme une assemblée de simples bourgeois, serait facile et à tromper et à intimider. La plus grande difficulté de l’entreprise était d’en conserver le secret parmi tous les préparatifs qu’il fallait faire.

Mais après y avoir pensé, je trouvai moyen de faire assembler dix-huit mille hommes, sans qu’eux-mêmes se pussent apercevoir mon dessein : car les uns étaient commandés pour aller en Catalogne avec mon frère ; les autres, pour se rendre à la Marche, où s’était faite une mutinerie de peu d’importance ; les autres pour m’attendre à Metz ; où je feignais d’aller moi-même. Et leurs routes étaient tellement ajustées, qu’à considérer le lieu d’où ils partaient et celui où ils avaient ordre d’aller, la Bourgogne se trouvait naturellement dans leur passage. Je faisais même qu’il s’y étaient arrêtés par M. le Prince sous prétexte d’un défaut de formalité : car, comme il était gouverneur de la province, il leur refusait son attache pour passer outre, feignant qu’il n’avait point eu avis de leur route.

Il n’y eut que les troupes de ma maison avec lesquelles il fallut en user autrement : car je leur donnai d’abord une première route jusqu’à Troyes, où je leur fis porter un second ordre pour se joindre aux autres, mais cela ne se fit que dans le temps où il n’y avait plus rien à ménager.

Cependant le canon et les munitions, tant de bouche que d’artillerie, se portaient ou se préparaient dans la même province, sous des noms supposés et des raisons apparentes, tandis que j’amusais ceux qui pouvaient y avoir le plus d’intérêt par des propositions fort éloignées de mon dessein.

Il se rencontra par bonheur que les Francs-Comtois, alarmés de la campagne passée, avaient fait depuis peu demander qu’on renouvelât la neutralité qu’ils avaient souvent obtenue, et je crus que cette négociation serait bon à occuper leurs esprits pendant que je ferais mes préparatifs. Mais pour en tirer à la fois tous le fruit qui s’en pouvait raisonnablement espérer, je la fis passer des mains de Mouillée, mon résident en Suisse, par qui elle avait été commencée, dans celles du prince de Condé qui, par ce moyen, pouvait sans soupçon envoyer et renvoyer dans le pays, autant de fois qu’il en serait besoin, pour prendre toutes nos mesures. Ce qui fut si bien ménagé par lui que les Francs-Comtois venant le trouver, et lui renvoyant à son tour chez eux, il apprit et régla tout ce qui était nécessaire, les entretenant toujours en tel état qu’il semblait ne tenir plus qu’à eux que la neutralité ne se conclût. D’où il arriva que non seulement ils ne prirent aucune sorte d’alarme, mais qu’entendant même la vérité, par ces bruits incertains qu’on ne peut empêcher de courir devant les choses les plus secrètes, ils les prirent pour un artifice étudié à dessein de leur faire augmenter leurs offres. Leur assurance fut si grande, que les Suisses qui avaient déjà conçu quelque soupçon des démarches qui se faisaient, se rassurèrent, par la tranquillité de ceux qui avaient le premier intérêt dans l’affaire.

Castel Rodrigo même, auquel ils donnaient part de ce qu’ils négociaient, en fut longtemps abusé comme eux, et avec lui tous mes autres voisins, quoique, par les ministres qu’ils avaient à ma cour, ils observassent de plus près ma conduite. Car encore qu’il ne fût pas possible d’empêcher que quelqu’un ne s’imaginât ce qui était, je faisais voir tant d’apparences au contraire, que ceux mêmes qui l’avaient cru les premiers cessaient quelquefois de le penser, et ceux auxquels on l’avait dit n’y pouvaient ajouter aucune foi.

Mais enfin, étant près de partir, je voulus donner moi-même avis à tous les États de l’Europe d’une chose que je ne pouvais plus leur cacher ; et, de peur que les plus mal intentionnés ne tirassent avantage de cette entreprise pour attirer les autres dans leurs sentiments, je déclarai que, quel qu’en pût être le succès, il ne m’empêcherait pas de garder les paroles que j’avais données.

Je partis accompagné de tout ce qu’il y avait de noblesse à ma cour. Et alors enfin les Francs-Comtois furent tirés de leur assoupissement, soit par le bruit de mon voyage, soit par les avis de Castel Rodrigo, ou même par la déclaration du prince de Condé qui, prenant occasion de quelque difficulté qu’ils faisaient, rompit brusquement avec eux.

Aussitôt ils demandèrent du secours en Flandre, envoyèrent offrir de grandes sommes aux Suisses pour en tirer des troupes, et convoquèrent leurs propres milices pour le huitième de février. Mais tout cela se faisait trop tard, car j’avais donné mes ordres au prince de Condé pour entrer dès le quatrième du même mois dans le pays, et pour se saisir de certains postes qui empêchaient à la fois et le jonction des milices et la communication des principales villes.

J’avais même résolu que l’on attaquerait en même temps Besançon et Salins, afin que l’une et l’autre fût prise avant qu’il leur pût venir aucun secours, et ne me souciait pas que l’on attendît pour cela mon arrivée, préférant le solide avantage que cette diligence me donnait à la vaine satisfaction qu’un autre eût peut-être trouvée à faire dire qu’il se fût lui-même rencontré à ces deux attaques. Ce n’est pas que ce ne fussent en effet deux places de réputation. Car Besançon, se prétendant ville impériale, ne reconnaissait le roi d’Espagne que pour protecteur, et passait pour la plus peuplée du pays, comme aussi Salins était sans difficulté la plus riche par les fontaines qui lui fournissaient le sel. Mais, après tout, en l’état qu’était alors l’une et l’autre de ces places, il était malaisé qu’elles se défendissent longtemps.

Le prince de Condé marcha lui-même vers Besançon, n’ayant plus que deux mille hommes, et la somma néanmoins si fièrement de se rendre, que les habitants, persuadés qu’il était suivi de toute mon armée, capitulèrent dès le même jour ; tandis qu’il envoyait le duc de Luxembourg à Salins, où, la consternation se trouvait pareille, on lui rendit sans combat la ville et les deux forts.

Ces deux nouvelles m’arrivèrent dans le même jour à Auxonne, d’où je partis dès le lendemain pour attaquer Dôle, quoiqu’à dire le vrai la chose ne fût pas sans difficulté. Car le plan de la place m’apprenait qu’elle était garnie de sept grands bastions, la plupart bâtis sur le roc ; l’histoire me faisait voir qu’elle avait deux fois résisté à de puissantes armées ; et la saison où nous étions m’avertissait qu’il n’était pas possible de camper longtemps. Mais, d’autre part, je voyais aussi le peu de monde qui était dans la place, la consternation générale dont tout le pays était saisi, l’ardeur que mes gens témoignaient pour cette entreprise, et le bonheur qui m’avait suivi dans toutes les autres.

Aussi j’envoyais mes ordres à M. le Prince, pour la venir investir du côté de Besançon. J’y fis marcher ... du côté de ... et je marchais moi-même du lieu où j’étais.

J’employai presque un jour et demi à reconnaître la place en personne, persuadé que ce temps n’était pas perdu, parce que du bon ou du mauvais choix des attaques dépend presque toujours le succès d’un siège. Enfin, je résolus que l’on en ferait trois et que, pour ménager le temps, on marcherait droit à la contrescarpe. Les deux attaques des Gardes et de Picardie firent ce qui leur était commandé ; mais celles des Lyonnais, passant au-delà de mes ordres, après avoir gagné le chemin couvert, entreprit de monter à la demi-lune, la força et s’y logea.

Ce fut une terreur inconcevable aux habitants de nous voir ainsi dès le premier jour postés au pied de leurs murailles. Et cela fit que le comte de Grammont, s’étant offert de leur aller proposer de se rendre, je crus qu’il pouvait réussir dans son dessein. il eut quelque peine à parvenir jusqu’à la ville, mais il en eut pu à persuader les bourgeois, de la part desquels il m’amena des otages ; ensuite de quoi l’on capitula.

Cependant, pour ne rien laisser dans la province qui pût y redonner entrée aux Espagnols, je voulus m’assurer de plusieurs villes et châteaux qui tenaient encore pour eux. J’envoyai pour cela mes ordres à Noisy, gouverneur de Salins, lequel suffit si bien se prévaloir de l’autorité de mon nom et de la frayeur de mes ennemis, qu’avec six-vingt hommes ou peu plus, il réduisit en deux jours six places, dont quelques-unes avaient souffert des sièges réguliers. Surtout les châteaux de Sainte-Anne et de Joux passaient pour imprenables dans le pays, et le marquis d’Yenne, retiré dans ce dernier, semblait le fortifier encore par sa présence. Mais, soit pour le mécontentement qu’il avait de l’Espagne, soit par le peu d’espoir d’en être secouru, ou même par la crainte d’y être quelque jour châtié d’avoir si mal gardé cette province, il se laissa persuader de se rendre à moi, et de me venir trouver devant Gray, où j’avais marché dès lors que j’avais pris Dôle.

Je reçus avec joie ce présent de ma bonne fortune,et, pour m’en servir sur l’heure aussi utilement qu’il se pouvait, je désirai que le marquis d’Yenne s’employât lui-même à moyenner la reddition de Gray. Les députés du parlement de Dôle que j’avais déjà fait agir pour cela, y avaient été fort mal reçus, et la ville paraissant résolue à se défendre, j’avais aussi, de ma part, pris mes quartiers, reconnu la place en personne, et disposé toutes choses à faire les attaques le lendemain. Mais pour n’épargner aucune chose qui pût ménager la vie de mes gens, je m’avisai de faire encore entrer le marquis d’Yenne dans la place, et crus que les habitants seraient peut-être bien aise d’être autorisés par les ordres du gouverneur de la province à faire une chose qui était de leur intérêt. En effet, dès le jour même, l’on me fit prier de surseoir les attaques, et la capitulation s’étant faite le lendemain, j’entrai dans Gray le 19 février, achevant ainsi en quinze jours une conquête qui, étant entreprise avec moins de précaution, pouvait m’arrêter plus d’une campagne.

Sans m’amuser à visiter les villes qui s’étaient rendues en mon absence, je revins le plus vite que je pus à Saint-Germain, où j’avais des affaires importantes à régler ; mais je laissai la liberté à ceux qui étaient avec moi de me suivre ou de retourner à leur commodité.

Dans le temps de cette expédition, comme la saison était très fâcheuse, j’avais tâché d’en adoucir la rigueur aux gens de qualité, par la bonne chère que je leur faisait. Et, parce qu’étant à la campagne, on ne peut pas ménager tant de temps pour les affaires de cabinet, je m’entretenais plus librement avec tout le monde, tant en conversation générale qu’en particulier : mais je cherchais néanmoins, autant qu’il se pouvait, à tirer profit de ces entretiens ou pour avancer l’ouvrage auquel j’étais appliqué, ou pour connaître plus à fond les gens même à qui je parlais, ou pour tirer des éclaircissements sur diverses autres choses.

C’est une question fort agitée entre les politiques de savoir s’il est à propos que le prince se communique à peu de gens ou à plusieurs. Les uns disent qu’un roi, qui doit savoir tout, doit se communiquer à tout le monde ; d’autres prétendent qu’en partageant l’exécution de ses affaires entre un petit nombre de conseillers, il en recevrait plus de soulagement dans son travail et moins d’incertitude en ses conseils. Il s’en est même trouvé qui ont osé soutenir qu’un monarque, soit pour la tranquillité de son esprit, soit pour la solidité de ses résolutions, ne se devait ouvrir qu’à un seul ministre.

Mais, pour moi, mon fils, je crois qu’on peut accorder tous ces avis, en distinguant le temps et les personnes auxquelles ils seraient donnés. Car, pour commencer par celui qui paraît le plus dangereux, je croirais que, s’agissant d’un prince qui, par la faiblesse de son âge, ne serait point capable de gouverner, on pourrait, avec plus de raison, lui conseiller de se confier entièrement à un seul ministre qu’à plusieurs, parce qu’en ayant plusieurs et ne pouvant ni limiter leurs fonctions, ni régler leurs contestations, il les verrait bien plus s’appliqués à s’élever l’un au-dessus de l’autre, qu’à maintenir la grandeur de son État : au lieu que, remettant tout dans les mains d’un seul, il n’aurait de difficulté qu’à le choisir tel qu’il fût en effet par sa suffisance capable d’un si grand emploi, et par sa naissance hors d’état d’aspirer à rien davantage.

Il en serait autrement d’un roi qui, pourvu naturellement de lumières et de vigueur, manquerait seulement d’expérience : car, en ce cas, il ferait sans doute et plus honnêtement et plus sûrement de partager sa créance entre un certain nombre de gens habiles. Mais il faudrait que ce nombre fût petit. Car n’étant pas encore accoutumé aux malicieux artifices des hommes, il ne pourrait pas, entre un grand nombre de rapports différents, distinguer toujours le vrai du vraisemblable : d’où il naîtrait perpétuellement de la perplexité dans ses pensées, de l’inconsistance dans ses résolutions et de l’inquiétude dans l’esprit de ceux-mêmes qui le serviraient avec plus de fidélité, lesquels craindraient toujours que la malignité de la cour ne ruinât le mérite de leurs services.

Mais enfin, quand il pourra trouver un prince qui, par la beauté naturelle de son esprit, par la solide fermeté de son âme et par l’habitude prise aux grandes affaires, saura se défendre de la surprise aussi bien que ses plus habiles conseillers, qui entendra aussi bien ou mieux qu’eux ses plus délicats intérêts, et qui, prenant leurs avis parce qu’il lui plaît, pourra néanmoins, quand il sera besoin, se déterminer sagement par lui-même ; qui aura assez de retenue pour ne résoudre rien sur-le-champ de ce qui mériterait réflexion et qui serait assez maître de son visage et de ses paroles, pour apprendre les sentiments de tous sans découvrir les siens qu’à ceux qu’il voudrait, ou peut-être même à personne entièrement, je lui donnerais un conseil différent des autres. Car je désirerais qu’il n’évitât pas, hors du temps de son travail accoutumé, les occasions qui se pourraient naturellement offrir d’entendre parler diverses personnes sur toutes sortes de sujets, soit sous prétexte de jeu, de chasse, de conversation ou même d’audience particulière.

L’un des plus grands hommes de l’antiquité, prévenu de cette pensée, disait que celui qui gouverne un État doit se résoudre même fort souvent à écouter des sottises. Et sa raison, à mon avis, était que ce même homme qui nous dit une chose inutile aujourd’hui peut en dire demain une très importante, et que ceux encore qui ne disent rien de sérieux, ne laissent pas de faire que les autres qui traitent les plus grandes affaires auront plus de retenue à mentir, sachant par combien de voies différentes nous pouvons apprendre la vérité.

Mais un autre profit que le Prince tirera sans doute de ces entretiens, c’est qu’insensiblement il y connaîtra par lui-même les plus honnêtes gens de son État, avantage d’autant plus grand que la principale fonction du monarque est de mettre chacun des particuliers dans le poste où il peut être utile au public. On sait bien que nous ne pouvons pas faire tout ; mais nous devons donner ordre que tout soit bien fait, et cet ordre dépend principalement du choix de ceux que nous employons. Dans un grand État, il y a toujours des gens propres à toutes choses, et la seule question est de les connaître et de les mettre en leur place. Cette maxime, qui dit que pour être sage il suffit de se bien connaître soi-même, est bonne pour les particuliers ; mais le souverain, pour être habile fit bien servi, est obligé de connaître tous ceux qui peuvent être à la portée de sa vue. Car enfin ceux de qui nous prenons conseil en toute autre chose, ne peuvent raisonnablement être suspects en celle-ci, parce que plus les places qu’il faut remplir sont importantes, plus l’envie qu’ils ont d’y poster des hommes dépendant d’eux peut, ou les abuser eux-mêmes, ou les tenter de nous abuser.

Je sais bien, mon fils, que ces observations sont un peu scrupuleuses, et qu’il y a peu de souverains qui se donnent la peine d’y prendre garde ; mais aussi s’en trouve-fit-il bien peu qui s’acquittent pleinement de leur devoir. Si vous ne voulez vivre qu’en prince du commun, content de vous conduire ou plutôt de vous laisser conduire comme les autres, vous n’avez pas besoin de ces leçons. Mais si vous avez un jour, comme je l’espère, la noble ambition de vous signaler, si vous voulez éviter la honte non seulement d’être gouverné, mais seulement d’en être soupçonné, vous ne sauriez observer avec trop d’exactitude les principes que je vous donne ici, et que vous trouverez continuellement dans la suite de cet ouvrage.

Durant ce voyage, j’avais appris que les Hollandais, après de longues poursuites, avaient enfin fait résoudre les Anglais à s’unir avec eux par un traité fait à Bruxelles le 23 janvier, dont le principal article était qu’eux et les autres États qui entreraient dans cette ligue travailleraient jusqu’au mois de mai, par toutes sortes d’offices et de persuasions, à faire conclure la paix entre la France et l’Espagne, et que ce terme étant passé, ils y emploieraient des remèdes plus efficaces. Et je compris que cette convention, quoiqu’elle semblât regarder également les deux couronnes, était néanmoins faite contre moi seul, tant parce qu’elle s’était résolue chez mes ennemis, que parce qu’en l’état où étaient les affaires, la paix ne devait dépendre apparemment que de moi.

Les Suédois n’avaient pas encore signé ce traité, mais on les y croyait résolus, en moyennant sept cent mile livres pension que leur payait la république de Hollande, ils s’engageaient à lui fournir dix mille hommes de pied.

De la part des princes d’Allemagne, je n’avais pas de nouvelle qu’aucun fût encore entré dans ce complot. Mais ceux qui avaient traité avec moi, pour défendre le passage du Rhin, sommés de se joindre à M. le Prin, ne m’avaient encore fait de réponse positive. Le duc de Lunebourg donnait ses troupes aux États de Hollande. L’évêque de Munster, sollicité par moi de faire quelque entreprise sur les États Généraux, m’avait témoigné qu’il manquait de forces ; et, en effet, je savais qu’alors même il craignait le ressentiment de l’électeur de Cologne, lequel, ayant prétendu être nommé coadjuteur à cet évêché, s’en trouvait exclu par l’évêque de Paderborn.

Le roi de Danemark me faisait parler fort honnêtement ; mais il avait une étroite liaison avec les Hollandais, et il armait alors un bon nombre de vaisseaux.

La Pologne, toujours agitée de ses troubles intestins, ne me pouvait assurément par elle-même donner sujet de rien appréhender ; mais j’apprenais aussi que je n’en devais pas attendre le sujet de diversion que j’avais prétendu faire naître de ce côté-là, parce que ce roi témoignait encore de l’incertitude sur le sujet de son abdication, et la république n’était pas résolue d’y consentir.

L’Empereur paraissait assez tranquille ; mais il avait toujours sur pied d’anciennes troupes, et de la part de l’Espagne on le pressait de se déclarer, avec toute l’impatience possible.

Les Électeurs en corps avaient député vers moi comme simples médiateurs ; mais tous n’étaient pas, en effet, dans les mêmes sentiments, et l’électeur de Brandebourg avait un corps considérable de troupes qu’il pouvait donner à mes ennemis.

Du côté d’Italie, je n’entendais que des exhortations à la paix, soit de la part du Pape comme père commun de tous les princes catholiques, soit de la part des Vénitiens, qui se promettaient d’en tirer quelque secours pour Candie ; et le duc de Savoie, que j’avais excité par diverses propositions à tenter de son chef quelque chose, n’avait pu se résoudre à rien.

Pour les Suisses, je sus qu’ils avaient appris avec tout le chagrin possible mon entreprise sur la Franche-Comté, laquelle se vantait d’être sous leur protection, jusque-là qu’ils avaient confisqué les biens des officiers de leur pays dont je m’étais servi dans cette conquête.

D’Espagne, l’on disait que don Juan devait passer avec six ou sept mille hommes pour prendre le gouvernement des Pays-Bas ; mais j’avais des nouvelles qu’il n’était pas encore parti ; et le duc de Beaufort, par qui je le faisait observer, était en état de lui disputer le passage.

Touchant les propositions de paix, le roi Catholique avait envoyé pouvoir à Castel Rodrigo pour choisir l’un des deux partis que j’avais proposés ; mais après les divers artifices que l’on avait déjà pratiqués pour m’amuser, j’étais en droit de douter de tout, et je me préparais en effet pour aller au plus tôt en Flandre : car enfin c’était là que je prétendais porter mon principal effort. J’avais même changé la résolution d’envoyer mon frère en Catalogne, me contentant d’y laisser seulement ... avec un corps d’environ ... hommes afin de mener trois grosses armées vers les Pays-Bas. L’une devait aller sur les bords du Rhin, commandée par le prince de Condé, l’autre vers la mer conduite par mon frère, et la troisième, où j’allai en personne, dans le milieu du pays, pour me trouver plus aisément partout où ma présence pouvait être utile.

Mais sitôt que la fin de mars approcha, les Hollandais vinrent, appuyés d’une députation célèbre du collège électoral, des suffrages du Pape et du roi d’Angleterre, pour me demander une nouvelle suspension jusqu’à la fin du mois de mai. Ils disaient pour raison que le roi d’Espagne avait fait dès lors, de sa part, tout ce que l’on devait attendre de lui ; que les choses que j’avais prescrites m’étaient accordées, et que, ne restant plus qu’à les revêtir des formes ordinaires, je ne devais pas refuser le temps qui serait absolument nécessaire pour cela. J’avais sans doute de ma part, de qui répondre à ces remontrances : mais, dans le fond, il s’agissait de voir lequel m’était le plus avantageux et le plus honnête, ou de consentir à la paix aux conditions que j’avais moi-même réglées, ou de continuer la guerre contre les Espagnols et contre ceux qui prendraient leur partie.

La délibération était difficile assurément d’elle-même, par le nombre et par le poids des raisons qui se rencontraient des deux côtés ; mais l’embarras particulier que j’y trouvais encore était que je me voyais obligé de prendre ma résolution purement de moi, n’ayant personne que je pusse consulter avec une pleine confiance. Car, d’une part je ne doutais pas que ceux qui avaient emploi dans la guerre ne s’attachassent insensiblement aux raisons qui me portaient à la continuer ; et d’ailleurs, il était aisé de connaître que les gens dont je me servais en mes autres conseils, ne pouvant ni me suivre à l’armée sans incommodités, ni s’éloigner de moi sans jalousie pour ceux qui me suivaient, se trouvaient naturellement d’accord entre eux à faire valoir dans leurs avis tout ce qui pourrait tendre à la paix.

Je ne laissais pas néanmoins d’entendre les uns et les autres pour pouvoir du moins comparer leurs raisons et en juger décisivement moi seul. D’un côté, l’on me représenta le nombrer et la vigueur des troupes dont j’avais résolu de me servir, la faiblesse où étaient les espagnols, et l’indifférence où toute l’Allemagne semblait demeurer. L’on me remontra que toutes mes mesures étaient déjà prises pour la campagne prochaine, mes recrues levées ou ordonnées, mes magasins remplis, et une bonne partie des dépenses faites ; que les Hollandais, qui faisaient tant de bruit, avaient plus de mauvaise volonté que de puissance ; que les Anglais qui s’unissaient à eux, n’avaient ni troupes ni finances prêtes pour faire aucun effort important ; que les Suédois, n’étant pas encore absolument déclarés, balanceraient apparemment plus d’une fois avant que de quitter l’ancienne alliance de la France pour se joindre aux États naguère leurs ennemis, outre que le pays étant fort éloigné de nous,leurs forces ne pourraient arriver que fort tard ; mais qu’enfin toutes ces puissances jointes ensemble n’iraient pas encore à la moitié de mes forces ; sans compter, disait-on, ma présence, ma vigueur et mon application, que l’on ne manquait pas de faire valoir pour beaucoup : en sorte qu’avant la fin de la campagne on me promettait infailliblement la conquête des Pays-Bas.

Mais quoique ces raisons fussent, en effet, spécieuses et capables de toucher un coeur ambitieux, j’en voyais à regret, de l’autre côté, de plus pressantes et de plus solides. Car ceux qui étaient de l’avis de la paix ne contestaient que je ne fusse plus fort que les Espagnol ; mais ils disaient qu’il fallait bien moins de force pour se défendre que pour attaquer ; que plus je ferais de progrès, plus mes armées seraient aaiblies par les grosses garnisons qu’il faudrait laisser chez des peuples nouvellement domptés ; qu’au contraire, mes ennemis s’augmenteraient tous les jours en nombre, par la jalousie qu’on aurait de moi ; que quand bien d’abord je ferais quelque conquête importante, qu’il faudrait bien se résoudre enfin ou à rendre par la paix une bonne partie de ce que j’aurais pris, ou bien à soutenir moi seul une guerre éternelle contre tous mes voisins ; qu’ayant publiquement déclaré, dès le premier jour de cette querelle, que je ne demandais que la valeur de ce qui m’était justement échu, il n’était pas possible que je refusasse de me contenter de ce à quoi je l’avais moi-même estimée, sans attirer contre moi tous les États qui étaient dépositaires de mes paroles ; que l’Empereur, qui paraissait encore indifférent, ne laisserait pas perdre un aussi beau prétexte d’empêcher l’affaiblissement de sa maison, et d’engager, s’il pouvait, dans son parti tous les États et princes d’Allemagne ; que les Suisses mêmes, déjà fort irrités par la conquête de la Bourgogne, me voyant encore tenter de nouveau projets,pourraient ou faire quelque chose de leur chef ou favoriser les desseins de mes ennemis ; que le Pape et toute la chrétienté me reprocheraient d’avoir, pour mon intérêt particulier, suspendu les forces de tous les princes chrétiens, pendant que Candie tomberait sans secours entre les mains des infidèles ; et qu’enfin mes peuples, frustrés par les dépenses d’une si grande guerre des soulagements qu’ils attendaient de moi, me pourraient soupçonner d’avoir préféré les intérêts de ma gloire particulière à ceux de leur avantage et repos.

Mais, outre ces raisons qui pouvaient être alléguées par tout le monde, il y en avaient d’autres qui dépendaient purement des vues secrètes que j’avais alors : car, à dire vrai, je ne regardais pas seulement à profiter de la conjoncture présente, mais encore à me mettre en état de me bien servir de celles qui vraisemblablement pouvaient arriver. Dans les grands accroissements que ma fortune pouvait recevoir, rien ne me semblait plus nécessaire que de m’établir, chez mes plus petits voisins, dans une estime de modération et de probité qui pût adoucir en eux ces mouvements de frayeur que chacun conçoit naturellement à l’aspect d’une trop grande puissance. Et je considérais que je ne pouvais faire paraître ces vertus avec plus d’éclat qu’en me faisant voir ici, les armes à la main, céder pourtant à l’intercession de mes alliés et me contenter d’un dédommagement médiocre.

Je remarquais, de plus, que ce dédommagement, pour médiocre qu’il parût à l’égard de ce que je pouvais acquérir par les armes, était néanmoins plus important qu’il me semblait, parce que, m’étant cédé par un traité volontaire, il portait un secret abandonement des renonciations par lesquelles seules les Espagnols prétendraient exclure la Reine de toutes les successions de sa maison ; que si je m’opiniâtrais maintenant à la guerre, la ligue qui s’allait former pour la soutenir demeurerait ensuite pour toujours comme une barrière opposée à mes plus légitimes prétentions, au lieu qu’en m’accommodant promptement, je la dissipais dès sa naissance, et me donnais le temps de faire naître des affaires aux ligués, qui les empêcherai et de se mêler de celles que le temps me pouvait fournir ; que quand même il n’arriverait rien de nouveau, je ne manquerais pas d’occasions de rompre, quand je voudrais, avec l’Espagne ; que la Franche-Comté, que je rendrais, se pouvait réduire en tel état que j’en serais le maître en toute heure, et que mes nouvelles conquêtes bien affermies m’ouvriraient une entrée plus sûre dans le reste des Pays-Bas ; que la paix me donnerait le loisir de me fortifier chaque jour de finances, de vaisseaux, d’intelligences et de tout ce que peuvent ménager les voisins d’un prince appliqué dans un État puissant et riche ; et qu’enfin dans toute l’Europe je serais plus considéré, et plus en pouvoir d’obtenir de chaque État particulier ce qui pourrait aller à mes fins, tandis que l’on me verrait sans adversaire, que quand il y aurait un parti formé contre moi.

Et, en effet, peu de temps après que j’eus déclaré la résolution que j’avais prise de faire la paix, l’Empereur, convaincu de ma bonne foi, entra en négociation dans ce traité éventuel qu’il avait jusque là rejeté ; et l’affaire ayant été discutée par le comte de Furstemberg de ma part, et par ... pour l’Empereur, fut terminé le ... ; à condition que le cas présupposé arrivant, l’Empereur aurait pour lui... et moi le .... Ce qui fut encore une merveilleuse confirmations des droits de la Reine, et un aveu fort exprès de la nullité des renonciations : acte d’autant plus important qu’il était fait par la partie même qui seule alors avait intérêt à les soutenir.


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