Peu de mots sont plus employés, peu de mots sont moins définis que celui là. On entend quelquefois par civilisation un état de mœurs adoucies. On entend d’autres fois la facilité, la fréquence des relations entre les hommes. On imagine encore qu’être civilisé, c’est avoir des chemins de fer et causer par le téléphone. En d’autres cas, au minimum, cela consiste à ne pas manger ses semblables. Il ne faut pas mépriser absolument ces manières un peu diverses d’entendre le même mot, car chacune est précieuse : chacune représente une acceptation en cours, une des faces de l’usage, qui est le maître du sens des mots.
Trouver la vraie définition d’un mot n’est pas contredire l’usage, c’est au contraire l’ordonner ; c’est l’expliquer, le mettre d’accord avec lui même. On éprouve une sorte de plaisir sensuel à survenir dans ce milieu troublé et vague pour y introduire la lumière avec l’unité.
Les faiseurs de dictionnaires ont trop à écrire pour s’encombrer sérieusement de ce souci. Le seul petit lexique que j’aie sous les yeux au moment où j’écris, s’en tire à bon compte, et je ne crois pas que ses confrères fassent de beaucoup plus grands frais. Je le copie : « Civiliser, rendre civil, polir les mœurs, donner la civilisation. Civilisation, action de civiliser, état de ce qui est civilisé. Civilisateur, qui civilise. Civilisable, qui peut être civilisé. » Et voilà tout. Pas un mot de plus. Le seul menu lumignon qui soit fourni par cet ingénieux lexicographe est dans « polir les mœurs », qui n’éclaire que médiocrement le sujet. Nous pourrions dépouiller quantité de doctes volumes sans être plus avancés. Mieux vaut peut être concentrer avec force son attention, songer aux sociétés que nous appelons barbares et sauvages, les comparer entre elles, voir leurs ressemblances, leurs différences et tâcher d’en tirer des indications.
Je vous épargnerai cette besogne d’analyse, qui risquerait de vous paraître fatigante, et ne vous en soumettrai que le résultat.
Celui ci me paraît se défendre assez bien par l’évidence qui lui est propre.
Ne vous semble-t-il pas que le vrai caractère commun de toute civilisation consiste dans un fait et dans un seul fait, très frappant et très général ? L’individu qui vient au monde dans une « civilisation » trouve incomparablement plus qu’il n’apporte. Une disproportion qu’il faut appeler infinie s’est établie entre la propre valeur de chaque individu et l’accumulation des valeurs au milieu desquelles il surgit.
Plus une civilisation prospère et se complique, plus ces dernières valeurs s’accroissent et, quand même (ce qu’il est difficile de savoir) la valeur de chaque humain nouveau né augmenterait de génération en génération, le progrès des valeurs sociales environnantes serait encore assez rapide pour étendre sans cesse la différence entre leur énorme total et rapport individuel quel qu’il soit.
Il suit de là qu’une civilisation a deux supports. Elle est d’abord un capital, elle est ensuite un capital transmis. Capitalisation et tradition, voilà les deux termes inséparables de l’idée de civilisation. Un capital... Mais il va sans dire que nous ne parlons pas de finances pures. Ce qui compose ce capital peut être matériel, mais peut être aussi moral.
L’industrie, au grand sens du mot, c’est à dire la transformation de la nature, c’est à dire le travail de l’homme, c’est à dire sa vie, n’a pas pour résultat unique de changer la face du monde ; elle change l’homme lui même, elle le perfectionne, comme l’oeuvre et l’outil perfectionnent l’ouvrier, comme l’ouvrier et l’œuvre perfectionnent l’outil. Le capital dont nous parlons désigne évidemment le résultat de cette triple métamorphose simultanée.
Le « sauvage » qui ne fait rien ou qui ne fait que le strict nécessaire aux besoins pressants de la vie, laisse à la forêt, à la prairie, à la brousse leur aspect premier. Il n’ajoute rien aux données de la nature. Il ne crée point, en s’ajoutant à elles, un fort capital de richesses matérielles. S’il a des instruments ou des armes, c’est en très petit nombre et d’un art aussi sommaire que primitif... Mais cet art, étant très sommaire, n’exige pas non plus, comme le fait toute industrie un peu développée, des relations multiples et variées entre voisins, congénères, compatriotes. Il contracte, sans doute, comme en toute société humaine, des mœurs, mais rudimentaires : elles sont sans richesse ni complexité. La coopération est faible, la division du travail médiocrement avancée : les arts et les sciences sont ce que sont l’industrie et les mœurs. Tout le capital social en est réduit à son expression la plus simple : ni pour le vêtement, ni pour l’habitation, ni pour la nourriture l’individu n’obtient des sociétés qui le forment autre chose que les fournitures essentielles ou les soins indispensables. Le fer fut longtemps ignoré ; on assure même qu’il y a des sauvages qui dont aucune idée du feu.
Mais les capitaux particuliers à l’état sauvage ont encore cette misère d’être fragiles et bien rarement sujets à durer. C’est la hutte qu’il faut reconstruire sans cesse. C’est la ceinture ou le pagne d’écorce sèche. C’est la provision à rassembler quotidiennement. Aucun moyen d’éterniser les acquisition. Je ne parlerai même pas de l’écriture ! Mais les langues parlées ne supportent qu’un très petit nombre d’associations de pensées. Il y a des secrets utiles précieux, découverts par fortune ou selon d’ingénieuses observations personnelles, ils sont sujets à se perdre irréparablement dans la nuit. Point de mémoire collective, point de monument, nulle continuité.
Ou l’on se fixe, et le mouvement naturel des choses de la terre, qui se renouvellent sans cesse, ne s’arrête pas d’effacer méthodiquement toute trace de chaque effort. Ou l’on erre de lieux en lieux, et la course de l’homme vient ajouter sa turbulence aux autres causes de déperdition et d’oubli. Chaque tentative de constituer en commun des capitaux solides est exposée à des risques indéfinis.
La tradition n’est pas absente, parce qu’il n’y a point de société sans tradition, ni d’hommes sans société : mais elle est au plus bas. L’individu ne pourrait subsister sans elle : parce qu’elle est misérable et faible, la faiblesse et la misère des individus sont évidentes ; cependant, en présence d’un si maigre héritage, le nouveau venu peut se considérer, sans qu’il ait trop à rougir du peu qu’il apporte en regard de ce qu’il reçoit. S’il doit beaucoup à la société, il lui serait possible de la rendre sa débitrice.
Mais, tout au contraire, le civilisé, parce qu’il est civilisé, a beaucoup plus d’obligations envers la société que celle ci ne saurait en avoir jamais envers lui. Il a, en d’autres termes, bien plus de devoirs que de droits.
Et quand je parle, en ceci, des civilisés, je ne veux point parler d’un de ces favoris de la nature et de l’histoire qui, nés Français, ou Italiens, ou Espagnols, ou même Anglo-Saxons, bénéficient des plus brillants, des plus heureux et des plus merveilleux processus du genre humain.
Je ne désigne même pas le membre d’une de ces petites nationalités secondaires qui participent, par leur position dans l’espace ou dans le temps, à nos vastes développements généraux.
Au delà même de diverses clientèles de notre civilisation occidentale, l’étendue et l’immensité du capital accumulé, l’influence du nôtre crée des réserves trop nombreuses, trop puissantes, trop bien transmises, et trop éclatantes pour qu’il ne soit pas tout à fait ridicule d’y opposer, ou d’y comparer la frêle image d’un nouveau né à peine distinct de sa mère. En des cas pareils, il est certain que l’individu est accablé par la somme des biens qui ne sont pas de lui et dont cependant il profite dans une mesure plus ou moins étendue. Riche ou pauvre, noble ou manant, il baigne dans une atmosphère qui n’est point de nature brute, mais de nature humaine, qu’il n’a point faite, et qui est la grande oeuvre de ses innombrables prédécesseurs directs et latéraux, ou plutôt de leur association féconde et de leur utile et juste communauté.
Non, ne comparons pas des incomparables. Prenons plutôt des civilisations moins avancées, encore inachevées et barbares, où le chœur des idées, des sentiments et des travaux ne fait que bégayer ses antiques paroles : les âges héroïques, les tribus aux premiers temps de leur migration, ou les cités aux premiers jours de leur édifice, ou la mer aux jours de ses premiers matelots, les champs aux premiers jours de leur défrichement. Quel capital démesuré représentent le simple soc incurvé d’une charrue, la toile d’une voile, la taille d’un quartier de roc, le joug d’un chariot, l’obéissance d’un animal de course ou de trait ! Quelles observations, quels tâtonnements signifient les moindres données précises sur les saisons, sur la course des astres, le rythme et la chute des vents, les rapports et les équilibres ! Non seulement aucun homme isolé ne peut comparer son savoir au savoir général qu’exprime ceci, mais jamais une génération unique, en additionnant ses efforts, ne réaliserait rien de tel. Du point de vue individuel, si ce point de vue était admissible pour une intelligence et pour une raison humaine, on ne saurait voir une bêche ni une rame sans vénération : les deux pauvres outils passent infiniment ce que peut concevoir une imagination solitaire, à plus forte raison ce que peut accomplir un art personnel.
Comme les bêches et les rames se sont multipliées et diversifiées, comme les instruments de l’industrie et cette industrie elle même n’ont cessé, par une activité séculaire, de s’accroître et de s’affiner : ainsi les civilisations accroissent, perfectionnent leurs ressources et nos trésors. Le petit sauvage était nourri par sa mère et dressé par son père à certains exercices indispensables. Rien de durable autour de lui, rien d’organisé. Ce qu’il avait de vêtements, on le lui cueillait ou il l’empruntait de ses mains aux arbres et aux herbes.
Ainsi du reste. Mais, autour de l’homme civilisé, tout abonde. Il trouve des bâtiments plus anciens que lui et qui lui survivront. Un ordre est préparé d’avance pour le recevoir, et répondre aux besoins inscrits soit dans sa chair, soit dans son âme. Comme les instruments physiques sont appropriés à la délicatesse des choses, il est des disciplines, des sciences et des méthodes qui lui permettent d’éclairer son image du monde et de se conduire lui même. Je n’examine pas s’il a plus d’heur ou de malheur, car c’est une question tout à fait distincte de celle qui se pose ici ; je suis simplement forcé de constater qu’il a, beaucoup plus qu’un sauvage, la figure et l’attitude d’un débiteur.
Sa dette envers la société est à peu près proportionnée à l’intensité de sa vie : s’il vit peu, il doit relativement peu ; mais s’il profite des nombreuses commodités que ses contemporains, les ancêtres de ces derniers et les siens propres ont accumulées à son service, eh bien, sa dette augmente dans la même large proportion. Mais, dans un cas comme dans l’autre, il da point à espérer de la solder : quelques services que rende un individu à la communauté, il peut être vénéré par ses successeurs, c’est à dire rangé au nombre des communs bienfaiteurs de la race, mais, au point du temps où nous sommes, il ne s’acquittera jamais envers les devanciers. Inventez le calcul différentiel ou le vaccin de la rage, soyez Claude Bernard, Copernic ou Marco Polo, jamais vous ne paierez ce que vous leur devez au premier laboureur ni à celui qui fréta la première nef. A plus forte raison le premier individu venu et, comme on dit, l’Individu, doit il être nommé le plus insolvable des êtres.
Mais, de tous ces individus, le plus insolvable est sans doute celui qui appartient à la civilisation la plus riche et la plus précieuse. S’il y a donc une civilisation de ce genre, ses membres débiteurs par excellence pourront tous se définir par ce caractère.
Nous devrions, je crois, protester contre une erreur assez commune du langage. On dit très indifféremment la civilisation et les civilisations. Non, cela n’est point la même chose du tout. Il y a en Chine une civilisation : c’est à dire un capital matériel et moral que l’on se transmet. Il y a des industries, des arts, des sciences, des mœurs. Il y a des richesses, des monuments, des doctrines, des opinions, des qualités acquises, favorables à la vie de l’être humain. Même phénomène aux Indes, au Pérou, si on le veut, à certains égards, au fond de l’Afrique, où se fondèrent des royautés puissantes, et dans les îles de l’Océanie. Ce qui est exceptionnel, sur la planète, ce n’est peut être pas un certain degré de civilisation, mais plutôt une certaine sauvagerie. L’homme est conservateur, accumulateur, capitalisateur et traditionniste d’instinct. Quelque développées que soient pourtant ces différentes civilisations, elles ne sont pas, à proprement dire, la Civilisation.
La civilisation ne sera définissable que par l’histoire. Il y eut un moment, dans les fastes du monde, où, plus inventif et plus industrieux qu’il ne l’avait jamais été, l’homme s’aperçut néanmoins que tant d’art s’épuisait en vain. A quoi bon, en effet, majorer le nombre des biens et la quantité des richesses ? Toute quantité est susceptible d’accroissements nouveaux, tout nombre d’une augmentation indéfinie. Le merveilleux, le sublime, le grandiose ou l’énorme, tout ce qui dépend de la quantité ou du nombre des éléments utilisés, ne peut promettre à l’avidité de l’homme que déception. Une tour ou une colonne de cent pieds peut être haussée de cent autres pieds qui, eux mêmes, peuvent être multipliés de même manière. Qu’est ce donc que ces progrès tout matériels ? Ni en sciences, ni en art, ni même pour les simples commodités de la vie, cet amas de choses n’est rien. Puis il s’enfle, plus il excite, en nous désespérant, nos désirs.
Un poète, un pauvre poète tard venu dans un âge de décadence et qui assistait à la baisse de la Civilisation, Baudelaire, n’a pas mal défini la nature insatiable d’un désir qui essaye de se satisfaire par le nombre de ses plaisirs
Les vers sont assez médiocres. Le sentiment est vrai, l’idée est profonde. Oui, le désir grandira toujours et, avec lui, la peine, le déboire et l’inquiétude. Les civilisations, en imposant leur dette à l’homme, ne lui promettront cependant qu’une course absurde et sans fin jusqu’à ce qu’il éprouve le sentiment de « l’infinie vanité de tout », comme disait l’infortuné Leopardi.
Mais, lorsqu’ils ont senti cette vanité des recherches, les Grecs n’ont pas voulu admettre qu’elle fût infinie. Ils ont cherché un terme à la course perpétuelle. Un instinct merveilleux, beaucoup plus que la réflexion, ou plutôt si l’on veut, un éclair de raison surhumaine ou divine leur a fait sentir que le bien n’était pas dans les choses, mais dans l’ordre des choses, n’était pas dans le nombre, mais dans la composition, et ne tenait nullement à la quantité, mais à la qualité. Ils introduisirent la forte notion des limites, non seulement dans l’art, mais dans la pensée, dans la science des mœurs. En morale, en science, en art, ils sentirent que l’essentiel ne tenait point aux matériaux, et, tout en employant les matières les plus précieuses, ils y appliquaient leur mesure. L’idée du « point de perfection et de maturité » domina ce grand peuple aussi longtemps qu’il resta fidèle à lui même.
Le roi Salomon croyait faire de la science en dressant la nomenclature des plantes depuis la plus ténue jusqu’à la plus haute : un Grec, Aristote, nous enseigna que ce catalogue de connaissances n’est qu’un point de départ, qu’il n’y a point de science véritable sans ordre et que l’ordre de la science n’est ni celui de la grandeur, ni celui de la petitesse. De même les artistes d’Égypte et d’Asie envoyèrent en Grèce des échantillons de leur savoir faire ; en développant sur cette terre et dans cette race favorisées, les modèles orientaux témoignèrent que l’art, ne consiste pas à faire des colosses, ni à déformer la nature en grimaces de monstres, ni à la copier du plus près qu’il soit possible jusqu’au succès de la ressemblance parfaite : l’art grec inventa la beauté. Et pareillement, dans le gouvernement de soi même, les moralistes enseignèrent que le bonheur ne tient pas à l’infinité des éléments que l’on s’approprie, ni non plus à l’avare sécheresse d’une âme qui se retranche et veut s’isoler ; il importe que l’âme soit maîtresse chez elle, mais il importe aussi qu’elle sache trouver son bien et le cueillir en s’y élevant d’un heureux effort. La philosophie grecque aborda ainsi la vertu.
Cette Civilisation tout en qualité s’appela seulement, dans ses beaux jours, la Grèce. Elle fut Rome qui la dispersa dans l’univers, d’abord avec les légions de ses soldats et de ses colons, ensuite avec les missionnaires de la foi chrétienne. Les deux Romes conquirent de cette sorte à peu près le monde connu et, par la Renaissance, elles se retrouvaient et se complétaient elles mêmes, quand la Réforme interrompit leur magnifique développement.
Les historiens et les philosophes sans passion commencent à évaluer exactement quel recul de la Civilisation doit exprimer désormais le nom de la Réforme. Nous devons
en France de profondes actions dé grâce au bon sens de nos rois et de notre peuple qui, d’un commun effort, repoussèrent cette libération mensongère. C’est leur résistance qui a permis le développement de notre nationalité au XVIe, au XVIIe siècle et même au XVIIIe siècle : si complet, si brillant, d’une humanité si parfaite que la France est devenue l’héritière légitime du monde grec et romain. Par elle la mesure, la raison et le goût ont régné sur notre Occident : outre les civilisations barbares, la Civilisation véritable s’est perpétuée jusqu’au seuil de l’âge contemporain.
Malgré la Révolution, qui n’est que l’œuvre de la Réforme reprise et trop cruellement réussie, malgré le romantisme qui n’est qu’une suite littéraire, philosophique et morale de la Révolution , on peut encore soutenir que la civilisation montre en ce pays de France d’assez beaux restes : notre tradition n’est « interrompue, notre capital subsiste. Il dépendrait de nous de le faire fleurir et fructifier de nouveau.
Un nouveau né, selon Le Play, est un petit barbare. Mais, quand il naît en France, ce petit barbare est appelé à recevoir par l’éducation un extrait délicat de tous les travaux de l’Espèce. On peut dire que son initiation naturelle fait de lui, dans la force du terme, un homme de qualité.
Quelques uns de nos voisins et de nos rivaux s’en doutent... Les Allemands sont des barbares, et les meilleurs d’entre eux le savent. Je ne parle ni des Moscovites, ni des Tartares. Le genre humain, c’est notre France, non seulement pour nous, mais pour le genre humain. Les devoirs qu’elle a envers lui peuvent mesurer nos obligations envers elle.
De l’état de sauvagerie à l’état de civilisation barbare, de l’état de barbarie civilisée à l’état de Civilisation plénière, je me suis efforcé d’établir une suite de définitions qui soient claires. Je ne prétends pas en déduire une morale, ni les règles de la justice. Un gouvernement fort peut en tirer, pourtant, les principes d’une direction intellectuelle et civile.
Il ne faut pas croire au progrès général du monde. Il y a des progrès.
Il y en a eu, et d’immenses, il peut y en avoir. Il n’y a pas d’avance régulière ni d’amélioration croissante, automatique des valeurs humaines dans le genre humain. L’homme historique (car on sait à peine ce que c’est que l’homme préhistorique) est partout le même, ou très peu s’en faut. Un point a été gagné, un seul, au Moyen Âge, par la prédominance d’un pouvoir spirituel reconnu de toute la République chrétienne, l’unité de ce pouvoir unique.
Ôtez cette unité vivante, comment voulez vous que procèdent les rivalités de passions et d’intérêts multipliées par l’inintelligence ou la mésintelligence profonde des idées, des préjugés, des croyances, des langues ?
Le train du monde n’est pas une courbe régulière ascendante, ni d’ailleurs descendante, c’est une ligne brisée, avec des hauts, avec des bas.
Il s’en faut que notre pensée se soit accélérée moitié autant que la vitesse de nos trains, et notre joie de vivre, si elle a augmenté, n’a point correspondu à la variété croissante des distractions et des tentations qui s’offrent à nous.
Sous l’universel changement qui nous abuse et nous enivre se cache quelque grande et profonde loi d’immobilité ou tout au moins d’équivalence compensatrice dans l’oscillation des divers changements...
... Rien peut il rompre l’équilibre mystérieux, sans lequel la fortune et le plaisir de l’homme iraient déjà au ciel ?
Le désir et l’espoir du progrès humain, c’est à dire d’une continuité de gains collectifs, gardés d’âge en âge et dont la somme l’emporterait toujours sur la somme des perles, me paraissent des sentiments d’un ordre excellent et qu’il convient de cultiver, en même temps que de surveiller, dans les jeunes âmes.
Mais rien n’assure que ce désir et cet espoir doivent être vérifiés dans les faits. En d’autres termes, je ne vois aucun moyen d’établir sainement comme un principe de philosophie naturelle, que le progrès humain soit fatal, ni non plus que, depuis deux mille cinq cents ans, depuis l’année de l’achèvement du Parthénon, si l’on veut, les hommes pris en corps ou, si l’on préfère, l’humanité occidentale ait fait aucun progrès sensible. On dit que le signe évident du progrès est un respect croissant des légères formes vivantes. le ne crois pas qu’on puisse estimer un progrès le respect de la hache pour le criminel homicide.
Que renferme l’idée de progrès ?
... La persuasion où l’on est que les arts, les sciences et tout l’oeuvre humain vont toujours du même pas est l’une des plus florissantes de nos idées reçues. C’est par elle, sur elle qu’on juge, qu’on induit et déduit... Sur elle reposent des systèmes entiers d’histoire artistique et morale.
C’est en vertu de cette idée qu’on veut à toute force établir que nos ancêtres du Moyen Âge, excellents architectes, devaient être de bons poètes bien qu’ils fussent assez médiocres en poésie. Et c’est d’après la même idée qu’on impose au vieil Homère un art, une langue et un goût de barbarie, les joailliers, les potiers et les statuaires de son époque étant encore plongés dans cette barbarie, bien qu’on ne puisse comparer sans injustice la divine grâce d’Homère au bégaiement de l’art mycénien.
Cette fausse idée de Progrès, telle qu’elle se pose dans les cervelles lettrées (elle a une expression plus sommaire chez l’ignorant), cette idée résulte donc d’une double opération d’anthropomorphisme.
1° On imagine chaque temps comme un être unique, dont toutes les parties sont des organes solidaires qui se développent d’une façon simultanée et concordante ;
2° On conçoit les temps successifs comme une suite d’accroissements réguliers continus de la même personne...
Ces deux conjonctures gratuites ont d’ailleurs rendu des services appréciables aux philosophes qui savaient l’art de les manier. Feignons un moment de les adopter l’une et l’autre. Elles ne suffisent pas à justifier l’idée du progrès comme on la formule aujourd’hui, car il reste à prouver quelques autres petites choses.
Si l’humanité forme un être unique et si chacune de ses phases forme un vivant système et un tout bien lié, rien ne prouve, premièrement, que cet être n’est pas d’un autre règne de la nature dans lequel la courbe à trois termes (naissance, développement et décadence) est remplacée par quelque autre rythme soit plus simple, soit plus complexe, par exemple des alternances d’éveil et de sommeil ainsi qu’on en observe chez quelques infusoires, ou tout régime de succession et de mouvement que l’on voudra imaginer.
Si l’on sacrifie cette première difficulté et qu’on admette que la loi de l’humanité soit celle que suivent les animaux supérieurs, rien ne prouve, secondement, que notre espèce n’ait point dépassé le point fixe de la maturité et que, cette saison de perfection, d’apogée et de plénitude ayant été jadis atteinte, nous ne venions sur le déclin.
Il faudrait donc, pour affermir l’idée de progrès, ajouter cette troisième conjecture, tout au moins aussi gratuite que les autres :
3° Ce grand Être dont nous discernons l’unité dans chaque époque et dans la suite des époques est en deçà de l’âge mûr et sa croissance dure encore.
Je sais bien qu’on peut éviter ce postulat en recourant à celui ci
3° bis. C’est un grand Être d’une sorte particulière, qui a le pouvoir de se développer indéfiniment.
Le parti semble fort commode. Mais remarquez q l’adoptant on change brusquement de méthode : après avoir prêté à l’humanité les deux premières phases de la vie de chacun de nous, naissance et organisation, on lui refuse la troisième et, lâchant brusquement cet anthropomorphisme ou ce zoomorphisme, on l’imagine comme un Dieu. On l’absout de la dégénérescence, on la délivre de vieillir, on la tient quitte de mourir, on lui suppose des forces inépuisables ; on lui. donne la perspective du mouvement perpétuel, du perfectionnement sans limites... Voilà un remarquable défaut d’esprit de suite en un calcul qui exigerait le plus grand luxe de rigueur logique et de vigilance critique.
Il est vrai que cet acte d’incohérence est fructueux.
En niant la possibilité de la décadence, on désarme à l’avance toute critique. Rien n’autorise cet acte de foi dans le progrès indéfini du genre humain, assertion invérifiable ; mais rien non plus ne le dément.
Alléguer les pertes ou les déficits évidents et les régressions manifestes ne servirait qu’à susciter une distinction spécieuse entre les apparences et la réalité. Dire que notre globe ou que le soleil qui l’éclaire, en se refroidissant, diminueront et finalement ruineront les conditions de la vie humaine, c’est vouloir se faire répondre que le génie humain suppléera aux insuffisances de l’avare nature : les terres, les soleils voisins nous fourniront le calorique nécessaire, et nos neveux maîtres des espaces du ciel en seront quittes pour troquer cette médiocre demeure contre un astre plus beau, quand elle . sera devenue inhabitable . il leur suffira de savoir vaincre par la raison un petit sentiment de chauvinisme cosmographique.
Je répète donc qu’une foi rigoureuse, ingénieuse et peu délicate en matière de preuves défendra toujours le vieux dogme du Progrès, formulé en ces termes contre tous les assauts des esprits examinateurs. Mais cette foi est d’ordre mystique, non « scientifique », bien qu’elle ait usurpé souvent le dernier titre. On acquiert cette foi, comme je vous l’ai exposé, par un changement de méthode qui constitue une faute de logique : on s’y maintient par l’imagination et le sentiment.
Peut être donc qu’il conviendrait aux progressistes de déployer moins d’arrogance et moins d´orgueil envers la foi religieuse des âmes les plus simples ; car, en somme, la leur ne diffère à aucun degré ni en aucun point de la foi du charbonnier lorsqu’elle repose sur le postulat que j’ai dit.
Laisseront ils le postulat de la croissance illimitée et se rangeront ils à cette conjecture que la race humaine soit un jeune organisme à peine échappé de l’enfance ? Ceci est plus logique, mais non pas plus certain. Il est fort bien de concéder au sens commun que notre genre humain, conçu comme un être vivant, est condamné un jour à périr comme le fruit quand il a mûri ; mais que la fleur soit à peine achevée, que le bouton ne fasse que d’éclore, voilà qui est moins assuré.
Toutefois, l’opinion demeurant invérifiable, prendrait quelque valeur et mériterait de la considération si elle était enracinée dans la pensée de la plupart des hommes. Or pourrait y voir un signe de verdeur et de nouveauté, et un indice de la secrète jeunesse du monde, analogue à ce bouillonnement œde verte sève sous l’écorce noirâtre et dénudée encore, à laquelle parviennent les souffles du premier printemps. Ici le sentiment, bien constaté partout, ferait une grave raison.
Pourquoi faut il que ce sentiment soit presque introuvable ? C’est de vieillesse que se plaignent tous les hommes, si jeunes soient ils, et si nouveaux que soient leurs groupes dans l’histoire ; l’adolescence, avec ses troubles, ses chaleurs et ses espérances diffuses, ne s’accuse ni dans leurs actes, ni dans leurs discours. Partout, même chez nous, lorsqu’on parle instinctivement et qu’on suit la nature, c’est les Anciens que l’on invoque, c’est du Passé qu’on tire sa gloire ou sa richesse, c’est dans l’Expérience que les savants comme les ignorants se réfugient et se retranchent en cas de difficultés.
Si l’on écoute le cœur de l’humanité, elle ne semble se souvenir que de l’Âge d’or ou du premier Paradis. Ce sentiment de mélancolique regret est général ; ce qui est fort peu répandu, au contraire, ce qui est exceptionnel, particulier *à un peuple, à une caste, en un moment très limité de leur histoire, par exemple aux Français de la Révolution et de l’Empire, aux Anglo-Saxons contemporains, aux marchands de porcs américains vers 1868, à quelques électriciens d’aujourd’hui, c’est cette forte foi, qui confine à l’ivresse, dans l’avenir de leur race ou de leur métier, dans les progrès du genre de civilisation que leur rang représente ou que crée leur effort. Encore baisse t il, et laisse t il voir l’origine artificielle, livresque et scolaire de ses nuées et de ses fumées.
Pourquoi ne pas laisser son nom à l’espérance ? Pourquoi du juste orgueil des espaces terrestres et célestes vaincus, de la nature maîtrisée et humanisée, vouloir à toute force exprimer un dogme que rien n’autorise ?